Sénégal

Cartographier les herbiers avec peu de moyens

 

Espaces naturels n°55 - juillet 2016

Vu ailleurs

Simon Mériaux,
Julien Semelin,
la Fondation FIBA a fusionné en 2014 avec la Fondation MAVA.

Conscients de l’importance des prairies d’herbiers marins dans leurs zones de pêche, les pêcheurs de l’aire marine protégée (AMP) de Joal-Fadiouth au Sénégal ont réalisé une cartographie précise des fonds marins avec leurs propres moyens et un soutien extérieur adapté.
Cartographier les herbiers avec peu de moyens

Les herbiers marins sont un habitat essentiel du littoral ouest-africain, mais leur répartition est encore globalement méconnue. Dans l’AMP de Joal-Fadiouth, où les fonds sont peu profonds (généralement moins de sept mètres de profondeur), les herbiers à Cymodocea nodosa et Hallodule wrightii expliqueraient l’abondance de tortues vertes et de seiches. Afin de capturer ces céphalopodes, certains pêcheurs du village de Joal utilisent des nasses qu’ils remplissent de feuilles vertes collectées à terre. Sans le savoir, ils miment ainsi un petit habitat d’herbiers recherché par les seiches pour y pondre leurs oeufs.

C’est à partir de 2008, à la faveur de rencontres avec des biologistes, que les pêcheurs ont commencé à mesurer l’importance des herbiers marins pour la reproduction des seiches et pour leur activité de pêche. Ils ont alors pris conscience que le passage et l’ancrage de pirogues de plus en plus nombreuses, ou le déversement d’eaux usées depuis la côte, pouvaient menacer ces herbiers, et donc, leurs moyens de subsistance. Suivant le principe « on gère bien ce que l’on connaît bien », ils ont alors décidé de réaliser une carte de répartition de ces herbiers, point de départ d’autres actions de sensibilisation et de préservation de cet habitat. 

Le comité de gestion de l’AMP a donc fait appel à la Fondation internationale du Banc d’Arguin (FIBA), ayant un bureau à Dakar, qui a accepté de l’accompagner dans cette initiative. Naturellement, les méthodes de télédétection ont tout d’abord été envisagées mais l’exercice était rendu complexe à cause de la turbidité de l’eau. De plus, les pêcheurs avaient la volonté de réaliser eux-mêmes cette cartographie. Il existe beaucoup d’outils de sensibilisation pour préserver les herbiers marins, mais aucun qui ne soit réellement issu du contexte ouest-africain et surtout qui pourrait être accepté comme tel par les communautés locales. Les équipes de l’AMP et de la FIBA ont ainsi rapidement été convaincues qu’une réalisation locale serait un gage de réussite pour les actions de sensibilisation à venir.

UNE MÉTHODOLOGIE SIMPLIFIÉE

Cependant, les pêcheurs ne sont pas des plongeurs et les autres méthodes habituelles fondées sur des observations in situ ont aussi du être écartées. Il a donc été décidé de privilégier des techniques maîtrisées par les pêcheurs : ils utilisent couramment un GPS pour rejoindre leurs zones de pêche et il n’y a pas de grande différence entre manipuler une nasse et une benne de prélèvement de sédiments. Ainsi, une petite benne de type Van Veen (voir photo) a été reproduite sur la base d’un ancien modèle prêté par l’IRD au Sénégal et cinq-cents points d’échantillonnage ont été prévus pour un total de douze sorties en mer.

À chaque sortie, pêcheurs et agents de l’AMP ont suivi les indications données par le GPS, immobilisé la pirogue au niveau des points d’échantillonnage pré-enregistrés et effectué trois prélèvements. Au total, la benne a gratté mille-cinq-cents fois les fonds marins, prélevant les sédiments en surface, parfois accompagnés de quelques brins d’herbiers. Grâce à une petite formation préalable, l’espèce a pu être identifiée, et un indice très simple d’abondance a été appliqué à chaque échantillon. La nature du sédiment était également consignée de façon sommaire, qu’il s’agisse de substrat sableux, sablo-vaseux, ou de graviers. Au final, ce sont donc 180 km2 qui ont été cartographiés, le tout pour un coût raisonnable (moins de 5 000 euros).

RIGUEUR DES RÉSULTATS

Tout le défi de cette cartographie consistait à concilier la simplicité de la méthode et la rigueur des résultats. Bien sûr, une telle méthode comporte beaucoup de biais, à commencer par exemple par le rythme des sorties. Les pêcheurs ne peuvent pas abandonner leur activité plusieurs jours de suite et les sorties ont été étalées sur onze mois. Pour lisser un éventuel effet lié aux saisons, les sorties avaient été réparties aléatoirement dans l’AMP. Mais au final, les cartes présentées sont surprenantes de qualité, et surtout, répondent aux attentes du comité de gestion de l’AMP. Ces cartes ont été discutées entre les pêcheurs et elles confirment en tout point leur connaissance du milieu. 

Outre le fait de disposer d’une carte qui permettait d’identifier les zones à protéger en priorité, cet exercice a suscité un réel intérêt de la part des communautés locales et une confiance accrue dans les messages de sensibilisation prodigués par le comité de gestion de l’AMP. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car un autre projet est né de cette initiative : l’immersion de récifs artificiels pour favoriser le retour dans l’AMP de poissons de récifs comme les daurades, les badèches ou les mérous. Réalisées à partir de coquilles de Cymbium récupérées sur le port et de grillage galvanisé, six structures de récifs ont été immergées dans des zones dépourvues d’herbier (localisées grâce aux cartes).

L’expérience des pêcheurs de l’AMP de Joal-Fadiouth s’avère très concluante. Avec un peu d’ingéniosité et la mobilisation de compétences locales, l’équipe de l’AMP dispose aujourd’hui d’une carte, d’une méthodologie et d’un savoir-faire lui permettant de suivre l’évolution de ses fonds marins, de prendre des mesures de gestion et de mener des activités de conservation. La méthode employée, participative et peu coûteuse, a valeur d’exemple : il est possible de travailler activement à la connaissance et à la gestion des milieux d’une AMP avec peu de moyens.