Rencontre avec Marion Thiba

La mission culture au cœur d’un parc

 

Espaces naturels n°27 - juillet 2009

Management - Métiers

Marion Thiba
Chargée de mission culturelle du Parc naturel régional de la Narbonnaise autour du « Territoire réel, imaginaire, rêvé ».

 

À la fin du siècle dernier, lorsque l’on diffusait des émissions dont le titre a laissé quelques traces dans les mémoires des plus anciens d’entre nous : « Le pays d’ici », « Le bon plaisir »… Marion Thiba était « documentariste radio » et productrice à France Culture. Depuis, elle a rejoint la Narbonnaise où elle est chargée de mission culturelle.

Comment devient-on productrice à France Culture ?
Une semaine d’émission en doublure et puis le grand bain : il faut se jeter à l’eau pour 50 minutes en direct. Un cauchemar ! Heureusement, les équipes chargées de la réalisation sont très solides et m’ont beaucoup épaulée. Au début, je comprenais 10 % de ce que me disaient mes invités… Cinq ans après, j’étais passée à 90 %. Il avait fallu tout ce temps. C’est la pratique qui fait le métier. J’ai fait beaucoup d’émissions sur ces sujets : typographe, cheminot, ouvrier, domestique, médecin de famille d’avant la guerre de 40, etc.
Cette première expérience vous a permis d’acquérir le savoir-faire que vous exercez maintenant…
Avec toutefois un aspect très différent : maintenant, j’agis sur un territoire. Quand on fait un reportage, on rencontre, on écoute, on enregistre, on s’en va. Revenu à la Maison de la radio, on monte et on diffuse. Mais on n’est plus sur place, on ne se « coltine » pas les conséquences sur les gens et les choses. Il faut pourtant faire des choix : entre l’anecdotique et le significatif, le singulier et l’universel, le fabriqué et l’authentique, le déjà vu et l’inédit, le sincère et… Il faut choisir et hiérarchiser. Il faut donc écarter et ce n’est pas le plus facile. Bien sûr, il ne faut pas faire ça tout seul, il faut s’appuyer sur des compétences et une méthode.
Aujourd’hui, que produisez-vous exactement ?
Essentiellement la collection des « Archives du sensible » et le festival « Identiterres ». Les « Archives », c’est la volonté de restituer un territoire à travers le savoir théorique enrichi de l’expérience vécue. Nous produisons avec la Drac Languedoc-Roussillon, les archives départementales, l’association Garae1. Avec eux, nous avons constitué un groupe de projet qui sert de référent à chaque nouvelle publication, en associant quelquefois le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement.
En premier lieu, une étude documentaire exhaustive est commandée : ethnologique, historique, artistique… Parmi les sources, il y a souvent des photos. Puis une brochure sur le même thème est éditée à destination du grand public, faite par l’auteur de l’étude ou par un autre chercheur. De plus en plus souvent, nous complétons avec un film en vidéo. C’est ainsi que nous avons traité le thème de la chasse, avec plusieurs regards portés sur le sujet et l’analyse d’un ethnologue.
Ou bien sur le « bétou » : le bateau de travail des étangs ; la « robine » (la vie des gens du canal du Midi). Dans le même esprit, nous avons également réalisé « La Nadière, l’île paradoxale2 », construit autour du témoignage de la dernière personne qui y est née.
La Nadière, l’île de l’étang de Bages-Sigean où vivaient des pêcheurs privés d’eau et d’électricité, régulièrement inondés et qui avaient obtenu du pouvoir central, à Paris, à la fin du 19e siècle, une passerelle qui leur permettait d’envoyer leurs enfants à l’école. Le documentaire sur cette île « paradoxale », au cœur de l’identité de la Narbonnaise, évoque des souvenirs de rudesse et de difficultés.
C’est à partir de là que la collection a vraiment pris son essor avec « La Nautique » publié pour le centenaire de la société de navigation de plaisance et les portraits de personnages choisis pour leur capacité à incarner « l’esprit des lieux ». Des « passeurs de territoire » qui explorent ses richesses et le réinventent chaque jour. Piet Moget, un peintre d’origine néerlandaise, peint la lumière qui se dégage de la mer derrière la jetée. Marc Pala, un viticulteur géologue et archéologue spécialiste de « l’ancienne frontière » entre la Catalogne et l’Occitanie. François Marty, un pêcheur formé à l’ethnologie dont le texte est illustré par les aquarelles de son épouse. Jürgen Schilling, historien de l’art et plasticien, qui analyse l’esthétique des paysages d’ici, ses mutations et la construction du « pittoresque ».
C’est cela le projet culturel du Parc naturel régional de la Narbonnaise ?
L’idée, c’est de travailler sur l’enracinement à travers le thème du « territoire réel, imaginaire et rêvé ». Mais pas l’enracinement qui exclut, au contraire : celui qui crée de la relation, pas la racine mais le rhizome. Loin de tout repli identitaire.
Si vous deviez définir le profil du poste de « chargé de mission culturelle », que diriez-vous ?
Tout dépend comment on le conçoit : il peut s’agir d’un profil patrimonial (conservateur du patrimoine) en relation avec des projets très contemporains comme ceux du « Pays d’art et d’histoire3 ». Ou bien d’un profil très lié à l’image : un documentariste, pourquoi pas, qui associerait le contenu et la forme dans la démarche d’animation.
Cela peut-être aussi un « artisan/auteur » capable d’imaginer un programme culturel, avec une ligne directrice : un « auteur » c’est quelqu’un qui ne reproduit pas, qui élabore au fur et à mesure, qui s’empare des matériaux les plus modestes pour en faire « quelque chose », avec un savoir-faire.
Comment sont perçues les propositions du parc par le public local ?
Il n’y a pas d’hiatus entre le patrimoine et l’art contemporain. Tout ce qui a trait au patrimoine « modeste » est très bien perçu : c’est « ce à quoi on tient » ; mais des idées plus décoiffantes fonctionnent aussi si on sait les rendre accessibles. Ainsi un spectacle de musique très moderne, avec des sonnailles, parlait autant aux amateurs de contemporain qu’aux oreilles de ceux qui reconnaissaient les sons d’autrefois. Nous avons un chanteur, Laurent Cavalié, qui fait des ateliers de « mémoire chantée », avec un travail de collectage et de ré-appropriation auprès des habitants. Cela pourrait être « ringard » mais c’est tout le contraire, car il est très exigeant. Il faut qu’une politique de la culture produise de la qualité, donc qu’elle écarte ce qui n’est pas au niveau exigé. C’est à cela que l’on reconnaît une « ligne éditoriale ». Un parc naturel régional doit défendre la qualité dans tous les domaines.
Nous faisons des commandes artistiques aussi : photos, peintures, « bâton de sculpture », textes, spectacles. Après quatre ans de travail et suite à une résidence artistique, un ouvrage a été édité. Le principe était : un auteur/un nombre de pages défini/un photographe/un nombre de photos défini. Chaque « couple » était associé pour produire un regard sur le paysage : certains avaient des origines locales, d’autres n’étaient jamais venus ici. Le résultat est saisissant4.
Pour ma part, j’aime à travailler avec des gens de conviction qui allient le savoir-faire et le tempérament. Bien sûr cela suppose des controverses, voire des conflits : mais ce sont les compromis que l’on signe qui nous font avancer.

Recueilli par Michelle Sabatier

1. Groupe audois de recherche et d’animation ethnologique.
2. www.parc-naturel-narbonnaise.fr/
actus/articles/la_nadiere_le_
carnet_et_le_film
3. Le ministère de la Culture et de la communication assure depuis 1985 la mise en œuvre d’une politique d’animation et de valorisation du patrimoine, en partenariat avec les collectivités territoriales, qui se concrétise par l’attribution d’un label « Villes et pays d’art et d’histoire ».
4. La Narbonnaise en Méditerranée, regards croisés sur un parc naturel régional, ouvrage collectif, Éditions de l’Aube, 2006.