CONSERVATION

À quoi sert la Convention sur la diversité biologique ?

 

Espaces naturels n°69 - janvier 2020

Aménagement - Gouvernance

Alors que les constats de l'érosion de la biodiversité se multiplient, 2020 sera une année riche de négociations internationales. Quel a été, jusque-là, l'apport de la Convention sur la diversité biologique ?

Depuis 2016, la mer de Ross, baie profonde de l'océan Austral, fait partie des plus grande réserves marines de la planète. © Francisco Ardini - PNRA

Depuis 2016, la mer de Ross, baie profonde de l'océan Austral, fait partie des plus grande réserves marines de la planète. © Francisco Ardini - PNRA

En 2020, la Convention sur la diversité biologique (CDB) se dotera d’un nouveau cadre mondial à l’occasion de la 15e réunion de la Conférence des parties (COP15). Le Plan stratégique pour la biodiversité actuellement établi (2011-2020), fondé sur les 20 objectifs formulés à Nagoya en 2010 (dits Objectifs d’Aichi, du nom de la préfecture où s’est tenue à l’époque la COP) arrivant à son terme, l’heure est venue de fixer un nouveau plan. Et ce, non seulement pour les conventions relatives à la biodiversité, mais aussi pour l'ensemble des programmes des Nations unies, notamment celui sur le développement durable à l’horizon 2030 (Agenda 2030), intégrant d’autres partenaires engagés dans la gestion de la biodiversité et le développement de politiques. Mais comment faire en sorte, comme le formule la CDB, que « d’ici à 2050, la diversité biologique [soit] valorisée, conservée, restaurée et utilisée avec sagesse, en assurant le maintien des services fournis par les écosystèmes, en maintenant la planète en bonne santé et en procurant des avantages essentiels à tous les peuples » ?

Il faut espérer que les perspectives qui vont s'ouvrir sauront prendre la mesure de l’urgence (lire p. 40 à 41). Depuis sa création en 1992, la CDB aurait-elle alors été inutile ? « La mise en oeuvre des Objectifs d’Aichi fera l’objet d’une évaluation en 2020 mais à l’évidence ils n’ont pas été atteints. En France, les constats s’avèrent alarmants pour la biodiversité ordinaire » déclare Virginie Dumoulin, directrice des affaires européennes et internationales au ministère de la Transition écologique et solidaire. « Les choses seraient très probablement bien pires si cette convention internationale n’avait pas existé», rétorque pour sa part Aleksandar Rankovic, de l’institut de recherche indépendant Iddri, qui suit de près les négociations en cours pour la préparation de la CDB post-2020. « Le cadre fixé au Japon en 2010 était très ambitieux, poursuit le chercheur spécialiste de la gouvernance internationale sur la biodiversité. Tandis que les négociations sur le climat venaient de capoter à Copenhague en 2009, les discussions pour élaborer le Plan stratégique 2011-2020 renforçaient la légitimité de la biodiversité dans le débat public.

Les facteurs profonds de dégradation de la biodiversité (les pollutions agricoles, la surpêche, la consommation excessive, etc.) étaient mis en exergue.

Mais quid de l’action des pays sur leur territoire pour mettre en application les objectifs internationaux ? « À la différence de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la question de la biodiversité se pose autant à l’échelle nationale qu’internationale. D’une certaine façon, agir ici ne change pas forcément la situation ailleurs, car la biodiversité n’y est pas la même. Elle est en partie spécifique au territoire », rappelle Virginie Dumoulin. « Les ministères en charge de l’environnement se sont saisis des Objectifs d’Aichi mais leurs homologues de l’agriculture ou des finances freinent assez fréquemment la mise en application », observe Aleksandar Rankovic qui note néanmoins que « les avancées internationales fournissent des ressources aux acteurs nationaux promoteurs de la protection de la biodiversité, de quoi peser dans les négociations nationales ou locales. » Prenant l’exemple de l’objectif 11 d’Aichi, qui fixait un cap d’au moins 17 % des zones terrestres et d’eaux intérieures protégées dans chaque pays signataire, ce dernier note qu’« en Afrique du Sud, ce repère a orienté les négociations sur les aires protégées, tandis qu’aux États-Unis, cela a abouti à la création de la plus grande réserve aquatique du monde par Barack Obama, pour « tenir les objectifs ».

« La CDB en elle-même n’est pas inefficace mais on s’est trop concentré sur la protection des espaces et des espèces et pas assez sur la façon d’utiliser les écosystèmes et les ressources naturelles renouvelables sans que ce soit au détriment de la biodiversité », estime pour sa part Didier Babin, président en France du programme MAB (Man and the Biosphere, Unesco) et chargé du projet Post-2020 Biodiversity Framework – EU support, qui suit la CDB depuis une vingtaine d’années. « Protéger 10 ou 20 % de son territoire, cela ne suffira pas, il faut un développement réellement durable des territoires et des activités économiques. On le voit par exemple en constatant la régression des pollinisateurs. » Depuis le début, poursuit Didier Babin, la CDB a distingué les préoccupations supposées des pays du Nord à celles des pays du Sud. « Ces derniers réclamaient notamment que les pays dits développés cessent la bio-piraterie et considèrent un vrai partage des avantages, en échange de leur engagement à conserver la biodiversité.

On a donc progressé sur l’objectif de conservation de la biodiversité et sur l’accès et le partage des avantages issus de l’exploitation des ressources génétiques (APA), mais malheureusement au détriment du 2e objectif de la Convention, à savoir l’utilisation durable de la biodiversité. »

REDEVABILITÉ

Importante critique formulée par Didier Babin : « à la différence des protocoles, tels que celui de Kyoto, les conventions ne sont pas contraignantes. Les parties travaillent ici dans une logique de consensus, déclarative et d’action volontaire. » Voilà pourquoi la notion de « redevabilité » se place au coeur des discussions en cours pour le rendez-vous de novembre 2020 accueilli par la Chine. La prochaine programmation prévoirait ainsi que les pays rendent désormais des comptes quant aux actions concrètes qu’ils auront menées afin d’endiguer l’érosion de la biodiversité. Cela implique en amont, comme l’explique Virginie Dumoulin, que « les objectifs soient plus faciles à décliner et chiffrer, qu’il faudra des plans d’actions nationaux plus concrets ». Autrement dit, des « cibles plus "musclées", quantifiées plus précisément au moyen d’indicateurs, auxquels il sera plus difficile d’échapper », résume Aleksandar Rankovic. À condition de bien placer le curseur afin « d’être ambitieux sans partager des voeux pieux. C’est tout le dilemme des négociateurs. »

Autre enjeu, l’implication d’acteurs non-étatiques dans la protection de la biodiversité, à l’instar de ce qui se fait pour le climat. « Les États seuls ne pourront en effet pas régler le problème, il nous faut mobiliser également les collectivités, les entreprises, les organisations non lucratives », poursuit Virginie Dumoulin. « Je plaide pour que la production et la consommation durables figurent au programme des discussions afin de mobiliser les acteurs industriels et de la finance, avance Didier Babin. Le monde des affaires prend conscience que la perte de biodiversité a un impact sur son activité et sur les risques encourus. Le "capital naturel" devient un élément clé au même titre que le capital social, économique ou financier. »

Enfin, la question du financement des actions à enclencher ne saurait être écartée. Si les négociations internationales n’ont pour l’instant pas abordé ce sujet épineux, toutes les parties ont en tête que « le degré d’ambition de l’accord de la COP2020 sera conditionné au deal financier », déclare Aleksandar Rankovic qui analyse que « si les pays du Nord ne s’engagent pas sur des fonds, ceux du Sud ne signeront pas ». Mais, avant de chercher de nouvelles sources de financement, il serait bon de réviser les politiques de soutien, pointe le chercheur de l'Iddri : « l’OCDE rapportait lors de la réunion du G7 à Biarritz cette année que 500 milliards étaient alloués dans le monde à la surpêche et à l’agriculture intensive.