Métier

Vivre de la nature et la faire vivre avec son troupeau

 
Le Dossier

Propos recueillis par Marie-Mélaine Berthelot

Les éleveurs traversent une période tourmentée. Ceux qui font pâturer leur troupeau sur des ressources naturelles s’en sortent généralement mieux. Avec leurs pratiques plus ajustables, et via leurs produits diversifiés et sains, ils peuvent s’avérer de bons ambassadeurs de la protection de la nature et des paysages. Entretien avec Michel Meuret, écologue et zootechnicien, directeur de recherche à l'INRA.
Un éleveur-berger mène au pâturage ses brebis Raïoles en Cévennes.

Un éleveur-berger mène au pâturage ses brebis Raïoles en Cévennes. © M. Meuret

Est-ce que les éleveurs avec qui vous travaillez se préoccupent de la nature et des enjeux environnementaux ?

Ces éleveurs font pâturer des prairies et pelouses naturelles, des landes, friches et sous-bois. Que ce soit en France, en Tasmanie ou dans l’Utah, ils voient la nature à travers « les yeux de leur troupeau ». Ce sont de fins observateurs du comportement de leurs bêtes : comment elles circulent pour goûter et choisir certaines portions de plantes, comment elles apprennent à associer les multiples facettes des milieux. L'archétype, c'est le berger ou la bergère, mais aussi bien un chevrier ou un vacher. J’en connais qui ont un petit carnet de notes, voire même une flore ou un guide ornithologique ! Ils s’intéressent à tout ce qui vit aux alentours. Si on n’a pas ce rapport à la nature, on ne fait pas ce métier : il est très exigeant et c’est avant tout un choix de vie.

Bien sûr, il y a aussi des éleveurs qui pensent d’abord à « mettre la nature au propre » (sic). Faire moderne, c’est maintenir les animaux dans un système simplifié qui, en année climatique favorable, fonctionne bien ; c’est désherber, broyer, drainer, etc. Tout le monde, semble-t-il, n’a pas encore entendu parler d’agro-écologie, ni même parfois d’agro-environnement...

Quelles ont été les grandes évolutions de l'élevage ces vingt dernières années ?

Les éleveurs ont été pris dans un faisceau de contraintes et d’injonctions parfois contradictoires. D’où une situation devenue à la fois complexe, instable et donc pénible à vivre. Heureusement, il y a le troupeau... et ce qui va avec : la passion des bêtes. S’agissant ici de l’élevage basé sur le pâturage, donc en laissant de côté les productions industrielles et en bâtiment, je peux dire que les principales évolutions ont été :

la forte diminution du nombre d’éle-veurs. Cet élevage se concentre en montagne et là où il n’est souvent que la seule alternative agricole. On a donc besoin de lui et, à ce jour, il résiste mieux ;

• le manque de foncier suffisant, sans oublier le logement. C’est une grande difficulté pour l’installation ou la reprise par des jeunes. La caravane ne peut être qu’une solution provisoire, même pour des bergers salariés ;

• les difficultés de reprise font que la population vieillit et ceux qui restent peuvent se sentir parfois bien seuls sur la commune ou dans la vallée ;

• sur les produits, la pression des marchés mondialisés est terrible. Pour l’esquiver, il faut organiser des circuits courts, de proximité, élaborer des signes de qualité et d’origine. Une production banale, non transformée, permet de moins en moins de vivre correctement ;

• en élevage laitier et fromager, la charge des emprunts pour les mises aux normes est de plus en plus élevée. C’est une barrière pour les jeunes qui démarrent ces activités ;

• des aides importantes sont attribuées pour compenser un « handicap naturel » et, par voie de contrats, pour des objectifs environnementaux. Elles sont indispensables, mais c’est une dépendance que les éleveurs vivent mal ; et d’autant plus mal qu’ils se sentent surveillés comme le serait une entreprise d’import-export, même s’ils n’ont que 150 brebis et quelques pelouses, landes et sous-bois ;

• à propos des landes et sous-bois, justement, les éleveurs sont depuis l’an dernier face à un tête-à-queue de la PAC : après deux décennies d’incitations à pâturer les milieux embroussaillés, pour aider à conserver des habitats remarquables et prévenir les incendies de forêt, il n’y aurait plus d'autres surfaces reconnues que les prairies et pelouses propres et homogènes, c’est-à-dire sans buissons, arbres ou rochers ;

• enfin, impossible de dissimuler la menace dramatique du retour des loups sur la viabilité de l’élevage de plein air. Depuis vingt ans, nous observons que les éleveurs ont joué le jeu des mesures de protection préconisées (renfort humain, chiens et parcs de nuit) et qu’elles sont tenues en échec. Les loups s’adaptent. Bénéficiant d'un statut d'espèce protégée, ils deviennent de plus en plus audacieux. Dans les régions récemment colonisées, les troupeaux sont conduits en plusieurs lots dans des parcs. Comment imaginer que ces éleveurs puissent détenir chacun dix ou quinze chiens de protection sans rendre l’espace infréquentable pour tout autre usager ? Et n’ont-ils pas droit au sommeil ?

Quel intérêt peuvent avoir des espaces naturels pour un troupeau ?

La biodiversité alimentaire, pour un troupeau qui a appris à manger un peu de tout, chaque jour, c’est une qualité de vie, un gage de bonne santé. Les animaux expérimentés le savent, souvent mieux que les humains. Appréciant les menus variés, ils pratiquent l’auto-médication. La plupart n’ont jamais croisé un vétérinaire.

Bien entendu, pour les éleveurs – et aussi pour chacun d’entre nous –, l’usage des ressources en milieux naturels est aussi bénéfique car il permet de diminuer le recours à la chimie, aux grosses machines et aux énergies fossiles. Cependant, cet avantage ne va pas sans contreparties, tant pour nourrir au mieux le troupeau que pour renouveler les ressources fourragères. C’est ici une question de temps de travail, mais c’est aussi, voire surtout, affaire d’observations, d’essais et erreurs, d’imagination, d’invention. Il ne suffit pas de poser la clôture une fois pour toutes en limite de terrain et de laisser « le troupeau se débrouiller là-dedans ». Il faut agencer un espace convenant à la dimension du troupeau et à ses modes de circulation. Comme je l’avais écrit il a déjà quelques années1 , contenant et contenu des parcs sont à ajuster selon ce qu’on observe et apprécie des résultats du pâturage. Et ce qu'on apprécie est de gérer une diversité fonctionnelle, spatiale et alimentaire, que ce troupeau valorise et entretient. Bénéfice supplémentaire, il n’y a pas que la faune domestique qui y trouve son compte !

Le paysage a du goût

Un éleveur de montagne m’a dit : « Peut-être que, avant la fin de ma carrière, je serai autant fier et heureux du paysage produit avec le troupeau que du goût de mes gigots. » Il sous-entendait, je le pense, que les deux allaient de pair.
Et c’était avant l’arrivée des loups... L’élevage en pleine nature, comme sur la photo au mur chez le boucher ou le fromager, attire le consommateur. Seulement voilà, il peut estimer que la viande est trop rouge, pas assez fondante, ou qu’elle a vraiment trop de goût. Il faut alors lui suggérer un supplément de cohérence. Car le veau ou l’agneau qui a eu une belle vie, à courir dans les collines ou la montagne, n’est pas resté sous une lampe. Sa viande sera rouge. De même pour des fromages issus d’animaux élevés en pleine nature : selon les saisons, ils n’auront pas le même goût, et c’est heureux. Je me souviens aussi d’un jeune éleveur qui garde ses brebis en collines quasiment toute l’année, et qui vend sa viande à la découpe sur un marché. Un jour une cliente lui demande : « dites-moi ce que vous leur donnez à vos moutons pour que la viande soit si bonne ? » Il lui a répondu : « ben justement, je ne leur donne rien que du sel et de l’eau ; le reste, c’est la colline où je les mène... ». Réponse simple, qui lie les paysages, les biens de la nature et la production d’élevage. Cet éleveur fait de l'écologie active en parlant du goût de ses produits. 

 

(1) Concevoir des habitats pour troupeaux domestiques. Espaces naturels, n°8 p.11.